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Extrait de « L’HOMME-JOIE » de Christian Bobin

01/02/2013

« Nos pensées montent au ciel comme des fumées. Elles l’obscurcissent. Je n’ai rien fait aujourd’hui et je n’ai rien pensé. Le ciel est venu manger dans ma main. Maintenant c’est le soir mais je ne veux pas laisser filer ce jour sans vous en donner le plus beau. Vous voyez le monde. Vous le voyez comme moi. Ce n’est qu’un champ de bataille. Des cavaliers noirs partout. Un bruit d’épées au fond des âmes. Eh bien, ça n’a aucune importance. Je suis passé devant un étang. Il était couvert de lentilles d’eau – ça oui, c’était important. Nous massacrons toute la douceur de la vie et elle revient encore plus abondante. La guerre n’a rien d’énigmatique – mais l’oiseau que j’ai vu s’enfuir dans le sous-bois, volant entre les troncs serrés, m’a ébloui. J’essaie de vous dire une chose si petite que je crains de la blesser en la disant. Il y a des papillons dont on ne peut effleurer les ailes sans qu’elles cassent comme du verre. L’oiseau allait entre les arbres comme un serviteur glissant entre les colonnes d’un palais. Il ne faisait aucun bruit. Il était aussi simplement vêtu d’or qu’un poème. Voici, je me rapproche de ce que je voulais vous dire, de ce presque rien que j’ai vu aujourd’hui et qui a ouvert toutes les portes de la mort : il y a une vie qui ne s’arrête jamais. Elle est impossible à saisir. Elle fuit devant nous comme l’oiseau entre les piliers qui sont dans notre coeur. Nous ne sommes que rarement à la hauteur de cette vie. Elle ne s’en soucie pas. Elle ne cesse pas une seconde de combler de ses bienfaits les assassins que nous sommes. 

L’étang fleurissait sous le ciel et le ciel se coiffait devant l’étang. L’oiseau aux ailes prophétiques enflammait la forêt. Pendant quelques secondes j’ai réussi à être vivant. J’ai conscience que cette lettre peut vous sembler folle. Elle ne l’est pas. Ce sont plutôt nos volontés qui sont folles. Je veux ici parler simplement de ce qu’on appelle une « belle journée », un « ciel bleu ». Ces expressions désignent un mystère. Un couteau de lumière dont la lame fraîche nous ouvre le coeur. Nous sommes enfouis sous des milliers d’étoiles. Et parfois nous nous en apercevons, nous remuons la tête, oh juste quelques secondes. C’est ce que nous appelons du « beau temps ». ».

Maman me disait : « Ce que tu gardes pourrit , ce que tu donnes fleurit « .En ferez-vous de même avec ce texte ? 

 

 

2 commentaires leave one →
  1. Bruno permalink
    04/02/2013 8:01

    Difficile de « donner » quelque chose à partir de ce texte sinon un grand coup de chapeau. Il n’y a que les poètes qui sachent à ce point plier les mots pour les délivrer en origami du langage. La plupart d’entre nous sommes souvent limités à sourire en effleurant ce qui ne se dit qu’avec le cœur, l’intime fugacité d’une pensée qui disparaît dès qu’elle est mise en mots. C’est d’ailleurs toute la difficulté du partage, car il me parait utopique de vouloir offrir à l’autre l’intensité et la profondeur très personnelle d’une expérience, fut-elle revécue à l’identique, ou bien de vouloir confronter verbalement les deux points de vue de deux univers différents.
    A propos de point de vue et pour répondre au mot de Frédéric sur le billet précédant, je voulais revenir sur la notion de vérité, d’abord pour dire qu’effectivement, personne n’est détenteur de la vérité mais plutôt de sa propre vérité, celle qui dépend du point de vue, au sens cartésien du terme (le « je pense donc je suis »). Je crois qu’il n’existe que très peu de certitudes absolues concernant les vérités communes sur lesquelles nous pouvons nous appuyer et nous entendre, mais je crois aussi que nous avons un besoin impérieux de nous appuyer sur elles puisque la plupart des êtres humains s’organisent autour de règles, qu’elles soient sociales, culturelles ou cosmologiques. Dès lors, chaque doute nous éloigne un peu plus du bonheur du naïf, chaque question remet en cause notre but dans ce monde, et chaque contrariété voile notre équilibre au quotidien, jusqu’au moment où nous préférons fermer les yeux, éviter les changements et imposer des vérités. Je pense que la divination par les cartes peut-être un moyen comme un autre pour nous rassurer et injecter un peu de certitude dans nos doutes, nos cerveaux peinant souvent à discerner l’illusion du réel. Mais je voulais finalement préciser à Frédéric que le jeu du Phénix ne s’utilise pas comme un outil divinatoire, mais plutôt comme une porte ouvrant vers un peu d’introspection, un moyen de redéfinir une vérité sur soi, sans qu’elle soit imposée par l’outil lui même.
    Et pourquoi ne pas voir aussi les poèmes de Bobin comme un de ces outils qui ouvrent des portes ?

    • Frédéric SY permalink
      18/02/2013 11:05

      Merci Bruno de votre éclairage. Je reposterai un commentaire plus tard !

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